Lela B. Njatin (1963, Ljubljana)

Tout d'abord elle s'occupa de vidéo et de création de mode, puis elle devint travailleur culturel indépendant et rédactrice pour la culture au quotidien Republika. Actuellement, elle dirige les contacts avec le public au Centre de recherche scientifique de l'Académie slovène des sciences et des arts. Elle écrit des nouvelles, publiées dans son recueil l'Impatience (1988).

Traduit du slovène par Suzana Koncut

 

TOUJOURS LES AMOUREUX REVENT LA BEAUTE

(Le ciel au-dessus de Ljubljana)

Je l'attends. Tout de suite le matin, quand j'ouvre les yeux, je l'attends. Quand, encore grelottante du froid de la nuit, dont je n'arrive pas à me défendre avec ma piètre couverture, je me lève dans la chambre vide et cours pieds nus jusqu'aux chaussures que j'enfile pour pouvoir m'avancer sur le sol glacé de la salle de bain. Mon souffle embue le miroir et s'affaisse comme de la glaire sur les tiges desséchées des fleurs jaillissant du verre sur l'étagère au-dessus du lavabo - du bouquet, jadis consolateur aimable dans la solitude. Lorsque je me frotte les dents, j'ai envie d'une brosse à angoisse avec laquelle je pourrais, le matin, racler le givre de mon intérieur.

Je ne rêve plus depuis que je l'attends. Dans mon sommeil, je le vois, ses yeux couleur d'eau, souriant dans le lointain. Dans mon sommeil, je réécoute ses mots, je suis ses mouvements. Je m'évertue à m'approcher de lui, à le toucher... Je me frotte sous la douche froide pour que son image, douce de sommeil, devienne, le jour, tranchante comme la surface lisse de la glace. Pour que la fraîcheur limpide de l'attente, irrésistiblement pénétrante, trace des actions à partir des pensées. L'attente dirige mes occupations quotidiennes. Je m'en charge de nouvelles, et encore de nouvelles, pour qu'elle puisse être plus longue.

Je ramasse la robe au pied du lit. Dans mon étau nocturne, je ne l'ai même pas touchée. Je m'habille, par-dessus j'enfile le manteau, ses manches sont trop courtes, et les gants me sont trop courts aussi. Dans la matinée de novembre, je m'avance cou nu, pleine d'attente.

Pendant le trajet en autobus, je vois les soldats menant les

enfants des écoles vers le centre de la ville. Nous nous arrêtons sur la place principale, nous devons continuer à pied. Tout autour circulent les cavaliers. Parmi eux affluent les écoliers. Certains montent sur la scène et forment une chorale. Les passants ne s'arrêtent pas.

Je me tiens au bord d'une pelouse piétinée. En fait, mon chemin n'a aucun but. Je ne fais que l'attendre. Jour après jour je m'en vais à travers la ville, je me propose pour des travaux dont le savoir-faire pourrait me servir auprès de lui, je m'enquiers des choses dont je pourrais lui parler, je cherche des gens auxquels je pourrais le présenter, je scrute les restaurants qui pourraient lui plaire, je m'assieds dans les salles de lecture et lis les livres dont nous pourrions causer, j'entre dans les magasins en examinant le choix des objets dont il pourrait avoir besoin.

Alors que je me frotte les poignets gelés et que je relève le col de mon manteau autour du cou, les enfants rassemblés se calment et, des deux côtés de la scène, deux longs étendards suspendus se déploient. Un cavalier se met devant moi : "Vous n'avez rien à faire ici." Les genoux engourdis par le froid, je me traîne plus loin. Le chant enfantin qui ruisselle de la place s'abat sur mon dos, tel un filet de pluie de grêlons.

Je m'attarde près de la braise, à côté du kiosque aux marrons. Je lève mes mains vers la chaleur et je promène mon regard, en persévérant, d'un instant à l'autre, dans l'attente suspendue à mes pensées comme un sirop graisseux - de sorte que la masse pâteuse en s'accumulant, se gonflant, s'affaissant et puis en resurgissant, accapare toute mon attention. Mais moi, j'attends, je le contemple, ses fines mains tendres, qui savent caresser le plus cordialement et marteler impitoyablement. Je contemple son giron angulaire qui protège le plus scrupuleusement et exige inflexiblement. Je contemple les lobes de ses oreilles, doux et mous, qui témoignent des pensées les plus généreuses et de l'intransigeance. Sur la balance de ces paires, la boule d'attente roule et me fait mouvoir.

"Vous voulez des marrons ?" demande l'homme du kiosque

aux cheveux noirs et aux mains couvertes de suie. En hochant la tête, j'en extirpe l'attente pour un instant, je range mes mains et. tout de suite, je l'attends de nouveau, déjà en me tenant au bord du trottoir pour passer la rue.

Dans la voiture qui passe, il y a lui. Oui. c'était lui. maintenant je ne vois plus que sa nuque, il s'est déjà éloigné loin devant, jusqu'à la place, peut-être il s'y arrêtera. Je regarde dans la direction où disparaît la voiture mais le guet de l'expectative ne se détend pas, l'attente ne s'interrompt pas. La boule dans ma tête n'éclate pas. Je sais bien qu'il est là. alors je l'attends.

Entourée par la gelée, je me dirige vers le café de l'autre côté de la rue. Je m'achèterai un thé. au moins pour quelques minutes, l'attente prendra la forme de la boisson de thé. L'eau dans la tasse est tiède. J'observe la couleur du sachet contenant le thé qui passe du rouge au brun avec la même lenteur que l'eau devient rosâtre. Je serre le citron entre mes dents pour corroder les couches de l'angoisse que. déjà depuis le matin, je sens en moi. Je tends mes oreilles pour saisir les bruits de la rue. Dans le silence du café le retentissement des sabots piétinants et l'égarement des mots désaccordés de l'orateur de la place sont à peine perceptibles. Dans le coin éloigné de l'autre côté du rideau sonore, un vieux couple est assis. Lui, il lui verse le café, elle, elle lui retrousse la manche.

Je secoue le journal pour assourdir la solitude dans le bruissement du papier. Je l'attends. Peut-être nous irons au cinéma, je lis le programme. Je pourrais faire son gâteau préféré, au cas où il me rendra visite. Je ramasse le biscuit de l'assiette et le mets dans ma poche.

Je l'attends.

 

 

IMPATIENCE (fragment)

"Repos !" ordonne le lieutenant

Je m'écroule sur le sol. Les yeux me brûlent du guet vigilant dans les fourrés, être attentif à chaque feuille qui frémit, à chaque ombre qui se déplace, marcher vite, mais silencieusement, avec le doigt sur la gâchette. Ma nuque s'est raidie et mes genoux se sont engourdis sous la tension incessante, je suis prête à tirer au moindre bruit qui ne corresponde pas à ceux de la forêt.

Je me renverse avec difficulté sur le dos, le scintillement du ciel m'aveugle. Les camarades se sont assis un à un, ils déboutonnent leur chemise et retroussent leurs manches, ils attachent leur paletot épais à leur havresac, le nouent autour des hanches, le tassent dans une boîte de munitions vide, s'allument une cigarette, sifflent une rasade d'eau-de-vie à leur gourde et se bourrent de la nourriture qu'ils leur ont donnée au village. Ils rient, s'égosillent, pour eux, tout est fini, quelqu'un a jeté au loin les semelles empestées de ses chaussures.

Le lieutenant inspecte les lieux. Il médite sur le kozolec (1) chargé de foin et se dirige vers lui. "Les gars ! de l'aide !" résonne sa voix joviale. Quelques-uns accourent. Ils se mettent à rire à gorge déployée. Du foin, ils font sortir une automobile.

"Beau butin de guerre", dit quelqu'un.

"Est-ce que ça n'est pas déjà une prise par la force en temps de paix ?" lui rétorque un autre.

Cela semble à tout le monde une excellente blague.

"Camarades, nous allons faire route vers la liberté comme il

sied aux vainqueurs !" fait solennellement le lieutenant en se frappant la poitrine.

Je ne peux plus garder ma tête dans mes mains et je vacille. De nouveau ce ciel vide et sa luminosité perçante. Je ferme les yeux. Les yeux se reposent. Le cou se repose. La terre amollit mes os. Je me diffuse lentement. Peut-être que vraiment il n'y aura plus rien. Peut-être qu'ils se sont tous déjà enfuis, peut-être que les gens ont senti le courage monter en eux et qu'ils les ont massacrés eux-mêmes, à mains nues, qu'ils sont donc maintenant une multitude contre une poignée et que la liberté est couchée à leurs pieds. Ils pourraient au moins les capturer et les enfermer. Comme ça, ils n'échapperont pas à la justice. Je n'arrive pas à refouler mon angoisse. Le bois est vaste, toutes sortes de choses peuvent s'y cacher.

Je hurle "Là !" et je braque mon fusil. Les camarades s'arrêtent court. Un messager sort en rampant des buissons. Je commence à trembler. Je le tuerais. Les camarades se moquent de moi en ricanant. Leurs visages insouciants sont répugnants. Le lieutenant me donne une tape sur l'épaule : "Calme-toi, tout est fini maintenant. Demain tu seras à la maison. Peut-être qu'après tu comprendras que la victoire est à nous."

"Camarade lieutenant" dit le messager en reprenant son souffle", malheureusement, vous ne rentrez pas encore à la maison."

Des têtes devenues muettes se tournent vers lui.

"Vous devez contenir la bande qui menace le village."

Mon angoisse s'évanouit à l'instant, maintenant, je sais qu'ils sont là. Nous allons aller au village et les tailler en pièces.

"Camarades, moi, je ne vais nulle part", s'écrit tout à trac le lieutenant. "Je veux faire route vers la liberté comme il sied à un combattant qui est resté toute cette année en première ligne. Le courage, c'est autre chose. Je ne vais pas étourdiment risquer ma vie dans un combat sans importance. Et ça maintenant, juste avant la fin !"

Les camarades échangent des grognements.

Furieuse, je m'écrie à pleins poumons : "Nous ne devons pas hésiter !"

"En cet instant, le dilemme est absurde, tant que nous ne faisons pas table rase de l'adversaire, nous ne sommes qu'à moitié vainqueurs, est-ce qu'une demi-liberté, c'est la liberté ? Il faut détruire la vermine aussi, si elle se trouve sur notre chemin ! Tout, tout ce qui nous a sucé le sang ! Arrière au passé étouffant, vive la liberté absolue !"

"Vive la liberté absolue ! Hourrah !" reprennent en chœur les combattants.

Le lieutenant marche vers le fenil et s'asseoit dans la voiture : "Je reste là", moi aussi, j'ai droit à une vie déjà conquise, est-ce que maintenant je ne pourrais pas l'atteindre ?"

"Il n'y a pas d'essence", dit quelqu'un.

"J'attendrai que la liberté vienne me chercher", rétorque le lieutenant.