Uroš Zupan (né en 1963)

A obtenu son diplôme de littérature comparée à l'université de Ljubljana. Il vit à Ljubljana où il est rédacteur de la revue littéraire Littérature.
Il a publié les recueils de poèmes suivants :
- Sutre (Soutra, 1991)
- Reka (Le fleuve, 1993)
Il a écrit aussi des essais poétiques. Un choix de ses poèmes est paru en traduction anglaise.
Il a obtenu le Prix de la Foire du Livre Slovène pour la meilleure première œuvre littéraire.

Traduit du slovène par Suzana Koncut

 

La langue

But poetry, as has often been said, is made out
of words ; it is an affair of language - John
Ashbery

Sur un deuxième plan aussi je te sens, du dedans et du dehors je te sens, effritement
silencieux des comètes dans l'air, des comètes, sur lesquelles je marche, j'entends
un bruissement d'une acuité inconnue, des explosions dans de lointaines sphères, la

naissance de nouveaux astres, quand tu t'ouvres à moi, comme un corps, le seul
corps, à l'intérieur duquel je suis sauvé. Tu me protèges quand je voyage avec toi,
rédempteur, enseveli chaque fois pour un temps indéterminé, tu te relèves. Je voyage

avec toi, tu voyages avec moi, nous sommes de vrais jumeaux, les fils du ciel et
de la terre qui interprètent l'inceste le plus épouvantable, tu me berces et tu
m'aides à tracer le chemin pour les astres. Tu remplaces tout. Tu submerges tout.

Tu es comme un orgasme ininterrompu, qui commence en lui-même, qui finit en
lui-même, un orgasme sans préliminaire. Nous nous livrons l'un à l'autre, nous
nous livrons dans les interstices des secondes, qui s'écoulent comme les

années. Nous sommes dans un pays que nous bâtissons au fur et à mesure, chaque fois
nouvellement et chaque fois différemment, chaque fois avec les mêmes mains invisibles.
Ici j'ai eu conscience et j'ai compris qu'on peut aimer et tuer d'une même façon,

qu'il n'y a pas de distinction, que tout est fait avec douceur, en répétant la formule
magique, pourtant plus divinement et plus brutalement que là, où la peur et l'amour,
de même, blessent. Nous nous régénérons, nous grandissons comme les enfants, je ne

sais pas notre âge exact. Je ne sais pas combien de temps nous vivrons notre vie
terrestre, qui sera toujours mesurée par les mêmes battement du cœur. J'ai senti
ton retrait et je sens ton retour, nous sommes comme la mer, tendus et relâchés,

maintenant nous ne sentons rien autour de nous, nous nous dévouons entièrement
l'un à l'autre, l'un en fonction de l'autre, nous sommes miroir l'un pour
l'autre, et si tu ne fais pas l'amour avec moi tu reposes en moi comme un

serpent, comme un scorpion, qui peut se faire mourir lui-même. Comme un scorpion,
qui peut aussi me faire mourir moi-même.

 

Le Fleuve

Au commencement déjà tu étais puissant. Il n'y avait pas de lit qui aurait pu
dompter ton remuement. Au commencement déjà tu débordais de tes berges et tu
te déplaçais au-dessous des strates du ciel couvert. Et dans les montagnes,

où, comme chaque fleuve, tu surgis, où tu es né, se trouvent des
temples, et dans les temples des hommes saints, et dans les montagnes, où
tu es né, il y a des parcs avec des fleurs de lotus, il y a des avenues,

le long desquelles le silence se promène, il y a des avenues d'ozone, et
dans les montagnes, où tu es né, le vent demeure, et quand tu te déplaces,
il y a le vent qui se déplace au même moment, et quand tu te déplaces,

tu envahis les temples, et les chamans sont étonnés par ton allure, en
t'écoulant tu embarques tout, en infligeant tes marques, sans rien laisser
intact, tu immerges tout en toi, il y a des forêts en toi et dans les

forêts de nobles arbres de pierre, tu fonds les mots de l'herbe dans ta
langue, et les bruissements nocturnes, tu embarques tout et tu n'abîmes rien.
Tu es aimable lorsque tu respires. Tu es aimable lorsque ton cœur bat,

lorsque les hommes se réfugient en toi, pour pouvoir baigner dans ta tendresse.
Lentement, lentement tu descends. Et tu remplis les creux. Au commencement déjà tu
étais comme le delta de l'Amazone, le delta du Nil. Et les chevreuils se réfugient

en toi, et les chevaux du vent embrassent ta peau, au commencement déjà tu
étais puissant, et tu es toujours au commencement. Et quand tu parviendras dans
les vallées, tu immergeras les champs de blé, et les chants d'oiseaux,

qui lissent le front du ciel crépusculaire, tu immergeras les villes
et arrêteras la hâte, tu immergeras les ponts, tu immergeras tout, et tu
n'abîmeras rien. Ton corps n'est pas fait d'eau, ton corps est fait de

lumière. Et tu arrives dans la plaine, et tu t'écoules, tu avances
vers la mer pour te jeter en elle, pour retourner au ciel, au commencement.
Et, fleuve, dis-moi, où est-ce que tu commences, toi. Et moi, où est-ce

que je commence ? où est-ce que tu finis, toi, et moi, où est-ce que je finis ?
Question. Réponse. Mystère.

 

Le dauphin

Fracassé dans l'air, fracassé dans l'eau. Où le
temps n'existe plus, où le soleil brûle mon
regard perçant et plus tard l'eau

ténébreuse du crépuscule apaise mes
yeux assoiffés. Je suis là, où je peux
respirer après les heures de ma vie.

Et il n'y a plus de territoire, où je pourrais
être à l'abri, où je pourrais, au calme, m'allonger
et regarder. Je ne suis pas de ce monde.

J'ai pleuré et j'ai été heureux en découvrant
que je n'étais pas de ce monde. J'ai inventé
une langue qui me permet de converser avec

les dieux. Et je m'élève haut, très haut,
et je m'enfonce dans le corps du ciel, et
je regarde le monde, qu'a fait surgir ma

langue, et je touche la vie et la mort, ensemble.
Et quand je tombe, quand je glisse sur la soie,
je tombe dans le cœur de la terre, dans le cœur de l'eau.

Je plonge dans le cœur de la pierre, et il n'existe pas
de mains, qui pourraient prévenir ma chute, qui
pourrait retenir mon corps pesant et

lisse. Je suis insaisissable, en faisant mes tours
d'acrobatie, en éblouissant les yeux des hommes.
Chaque jour je dissémine les cendres de mes mots

sur la peau des océans, chaque jour je passe en voyageant,
un invisible peigne d'air, le long de la chevelure pesante
des femmes. Il fait nuit maintenant et je suis épuisé.

Je m'allongerai dans les frondaisons des arbres
dans la sonorité de l'eau courante et je réveillerai les
anges pour me veiller, le temps de mon sommeil,

dans la douceur des cieux inaccessible.

 

Psaume - Les magnolias dans les neiges d'avril

Mordons jusqu'à la rompre l'entrave aux mots ensorcelés, mon père, fondons
cet iceberg de silence, qui s'est élevé entre nous, je suis prêt, j'ai
débranché le téléphone, j'ai fermé la porte à clé, il n'y a plus
personne dans mon monde.

Maintenant mon psaume va te chanter les rêves,
c'est toi qui les appelles des rêves, les sources de floraison,
et l'eau que boivent les magnolias qui s'ouvrent
au milieu des neiges d'avril, et les soirées
qui sont enracinées dans mon cerveau,
les longs nuages écarlates survolent la terre,
tu les regardes, mon père, ton regard passe à travers,
pendant que ta silhouette, debout au seuil de la maison,
est enveloppée des froides ailes de la nuit.

Non, ces choses, on ne peut pas les classifïer une à une,
leur assigner une place dans les horaires des jours qui passent.

Je ne peux pas, mon père, je n'essaie pas.
Ce n'est pas mon intention de dépenser des heures interminables
dans les entrailles des bureaux, au milieu des lèvres sirotantes,
des parfums à bon marché, de la soif de baise aux relents de gnôle des hommes d'affaire.

Pour moi, ce sont les vers, les longs vers déchaînés,
lesquels, comme des chevaux, galopent dans la langueur du voyageur,
ils sont l'eau fraîche, limpide, dans laquelle je plonge tout nu,
les vers, dont l'air me fait cadeau,
les vers, que pour l'éternité je cloue sur des papiers.
Les vers mesurent le temps, mon père, mon temps, notre temps,
ils sont les seuls à ériger des bornes le long de nos jours éphémères.

Maintenant mon psaume va te chanter le monde dans lequel
jamais tu n'entreras, les cieux et puis l'enfer,
et les extases qui m'envahissent et la chute d'Icare,
le lien magique, la connivence divine que les jazzmen
éprouvent lorsque leurs instruments, avec une inhabituelle
facilité, parlent aux ombres et tracent tout un kaléidoscope
d'images sur une nuit étrange et parfumée, sur des ruelles abandonnées
où les derniers buveurs titubent,
où les museaux des chats émergent des poubelles.

Maintenant mon psaume va te chanter Kafka, comment
il écrivit une longue lettre à son père, comment
il n'eut jamais le courage de l'envoyer.
Non, jamais tu n'as entendu parler de Kakfa,
même si vous aviez commandé la collection des cent meilleurs romans,
même si, tous les samedis, tu les passais à épousseter les livres.

Un monde trop instable pour toi.
Un monde trop insaisissable.

Et mes amis me racontaient
des expériences tordues avec leurs pères,
j'aurais voulu lui casser la figure - a dit quelqu'un -
quel soulagement, enfin il était mort, cancer,

cirrhose du foie, nous avons tous repris haleine,
nous avons tous eu peur de reconnaître, que nous
versions des larmes, cachés dans des endroits secrets.

Nous deux, mon père,
nous nous croisons années après année, ainsi que les trains se croisent,
à des endroits précis et à des heures précises,
froids comme l'acier, dans un fracas de vitesse,
avec, à l'intérieur, un chargement vivant.
Nous sommes têtus, têtus.

Il est temps maintenant pour toi, mon père, de percevoir mon psaume,
ce psaume, qui se fraie un passage parmi les griffes de la nuit,
qui enflamme les feuilles sur les chemins forestiers, et qui,
comme un oiseau, descend vers les contours des montagnes, ce psaume, que
murmurent les pierres et les poissons, ce psaume, que murmurent
l'homme-soleil et l'homme-pluie.
Je me prépare pour une guerre, mon père, pour une guerre
et tu sais bien que je pars,
tu as plus peur que moi,
oui, il va falloir détruire les châteaux-forts des habitudes,
qu'ensuite le lierre les couvre et qu'une princesse y dorme calmement.
Il va falloir se briser les ongles et se rider la peau
et il y aura beaucoup de victimes, beaucoup d'heures immobiles
qui, entre quatre murs, respirent silencieusement.
Et sur les ponts qui enjambent les métaphores de l'éternité,
lorsqu'il n'y aura d'autre nourriture que la poussière des rêves,
ni d'autre abri que le corps limpide de l'amour imaginé,
on n'offrira plus de pièces d'argent
et je ne me sentirai plus comme Juda Iscariote,
qu'on avait soudoyé pour qu'il trahît celui
qu'il adorait le plus au monde,
et je serai peut-être le vainqueur, peut-être le vaincu,
pourtant je me rappelerai toujours de toi
lorsque je regarderai un employé rasé de près,
un père quelconque, un employé
qui n'a jamais tenté un coup hors du commun,
qui n'a jamais violé aucune règle, qui peste
parce qu'il ne trouve pas de place pour se garer,
qui écrivait des lettres d'amour insipides à sa future femme,
et toi aussi, tu te rappeleras de moi,
lorsque tu boiras seul, ici ou là, ta bière et que les choses
autour de toi se déliteront jusqu'à la poussière et que pour la première fois
de ta vie tu te diras, que tout s'en aille au diable,
que tout attende,
et que pour la première fois de ta vie tu auras l'impression
qu'il existe encore quelque chose d'autre, quelque chose d'hors du commun,
un croissant de lune au-dessus de nous et des moments sereins
qui s'ouvrent à nous, comme ces magnolias
de mes rêves, les magnolias qui s'ouvrent au milieu des neiges d'avril.

 

Oraison

Dans la caverne, dans la caverne
les murs s'embuaient sous le souffle.
Mais ce n'était pas ton souffle,
pas toi, qui respirais,
le ciel respirait à ta place
et les fleuves et la mer et les étoiles
respiraient à ta place.

Dehors les branches donnaient naissance aux fleurs,
le vent calmait la mer sous
le ciel de Palestine
et notre méfiance
foisonnait comme les fleurs,
notre désir de toucher la plaie
par nos yeux desséchés
foisonnait comme les fleurs.

L'eau affluait dans tes rêves.
Dans l'eau tu as été plongé
quand tu as été nommé pour la deuxième fois.
Rêvais-tu, savais-tu
que tu rêverais ?
Dans l'air tu seras plongé
quand tu seras nommé pour la troisième fois.

Ton père lâcha les nuages.
Ton père remplit les heures
d'une attente.
Tous, nous attendions. Toi aussi.
Tous, créés par la Parole,
nous attendions.

L'eau t'a expulsé.
L'eau comme l'air.
D'un nuage blanc tu t'es vêtu.
Les gens ont cru en ce matin,
ils ont cru
lorsque l'agneau s'est endormi dans ton cœur.

Tu es parti. Nous, nous sommes restés.
Nous regardons dans le ciel et dans l'abîme
se perdre la trace de ton sacrifice.
Nous interrogeons le ciel et l'abîme
où, dans des détonations terribles,
se brise la lumière.